Une cigogne abracadabrante




La cigogne volait, portant un large sac,
Ce drap qui pour bébé tenait lieu de bivouac ;
Son gosse qui, malheur pour un bébé cigogne,
Avait un bec trop court et une sale trogne.
Sa mère le cachait, soucieuse des rumeurs,
Voulant le protéger de toutes leurs clameurs.
Elle avait fait abri sur une cheminée,
D’où elle menaçait de mettre une pâtée
À celui qui de par curiosité atteint,
(Ce défaut que grand-mère affublait de vilain)
Se serait approché du nid de sa marmaille,
Jusqu’à ce que l’idiot comprenne qu’il s’en aille.
Mais à vouloir de trop se garder des on-dit,
C’est aux pires rumeurs qu’on est alors soumis.
Car les autres oiseaux de race cigognesque (1)
Dressèrent un tableau de façon pittoresque,
En donnant à l’objet de cette protection
Les plus sottes et sordides interprétations.
Si bien que la cigogne, en haut de sa retraite,
Fut le vilain canard, le sujet qu’on maltraite.
Ainsi, on l’accusa de vices à profusion,
D’avoir été l’auteur de sa propre exclusion,
Et on l’incrimina, collusion satanique,
De passer les enfants au four électronique !
Cela dura longtemps, mais un petit matin,
Le proprio s’en vint préparer un gratin.
Peut-être de choux-fleurs, ou alors de courgettes,
Ou, si je me souviens, il s’agissait de blettes…
Or donc en ce foyer la flamme s'alluma,
Et, pour ne pas rôtir, du nid on s'échappa.
C’est grâce à l’âtre donc, par une fumée noire,
Que la cigogne obtint un terme à ses déboires.
Car lorsque chacun vit le môme disgracieux
On en fut si surpris qu’on resta silencieux.
On avait tant glosé, tant fait de l’exégèse,
Que le vrai vous mettait le cul entre deux chaises :
Car la réalité de ce petit corps nu
Était à mille lieues de ce qu’on avait cru.

C’est l’avertissement à celui qui spécule :
N’entre pas dans le train où la rumeur circule.

(1) Encore une invention, mais à la pêche aux esques
D’autres ont dit des mots abracadabrantesques.

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